LES LUNETTES

 

 

Mais non, le peintre n'est pas fou.

Oui, il peint en cet instant avec de grosses lunettes de ski jaune, modèle  anti brouillard, alors qu'il est dans son atelier et oui encore il parle tout seul.

Mais il n'est pas fou. Pas du tout.

Cette histoire de lunettes s'explique très bien : il porte des lunettes de ski jaune parce que, ces derniers temps, le peintre éprouve quelques difficultés à voir les choses telle qu'elles sont, sans déformation.

Alors aujourd'hui, il tente une expérience. Il souhaite... comment dit-on déjà ? Oui, c'est ça : changer son rapport au monde. Ce qui tombe bien, puisque c'est le principe même de l'Art Contemporain. L'Art Contemporain change notre rapport au monde - c'est  écrit partout dans tous les catalogues - et ça veut dire qu'après en avoir vu une exposition, on ne le voit plus de la même façon. Le monde, veut-il dire.

C'est ça l'intérêt.

Alors ce matin il a laissé de coté la peinture de la veille et en a commencé une autre, après avoir sorti de son tas de bois une grande planche carrée. Cela fait deux heures maintenant qu'il travaille dessus, qu'il s'efforce de penser et d'agir normalement tout en sachant qu'en raison des lunettes, tout ce qu'il voit et tout ce qu'il fait est faux, complètement faux, dès le départ.

C'est une expérience.

Il fait ça pour voir ce que ça donne.

Il fait ça pour voir si ça change effectivement quelque chose de le faire exprès ou pas, si cela vaut la peine de s'arracher les derniers cheveux du crane pour acquérir cette vision objective du monde ou si, encore une fois, par une espèce de rotondité de la pensée qui nous permettrait d'atteindre les Indes même en partant dans la direction inverse, on peut laisser tomber et agir comme on veut sans se préoccuper outre mesure de notions aussi ambiguës que le Vrai, le Juste et le Bon.

L'affaire, vous le voyez, est beaucoup plus censée qu'il n'y parait.

Le peintre, en utilisant une technologie de base, accessible à tous, vient tout simplement d'inventer une " calculette optique à coefficient stable " avec laquelle, certes, le blanc se transforme en jaune, le bleu en vert et le rouge en orange, mais avec cette fois une régularité tout à fait réconfortante.

Ce qui constitue une forme de progrès.

Indéniablement.

Mais hélas, très vite il lui faut déchanter. Au bout d'un quart d'heure à peine, stupéfait, incrédule, il constate que tout lui parait normal. Son cerveau s'est habitué aux lunettes et le monde autours de lui, l'évier dans lequel barbotent ses pinceaux, la bibliothèque, les murs mouchetés, le radiateur à bain d'huile, tout, absolument tout lui semble exactement comme d'habitude, c'est à dire ni plus ni moins jaune que d'ordinaire.

Le peintre trouve absolument décourageante cette abominable faculté que nous avons de nous adapter à tout et à n'importe quoi, en fait. De ne même plus remarquer à quel point notre vision du monde est fausse.

Cela expliquait beaucoup de choses, à son avis.

 

 

Gerard Thoemus, plasticien freelance à Paris.

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